Paolo Freire, figure de l’action communautaire

Publié: novembre 25, 2012 dans Figures de l'action communautaire
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ELEMENTS BIOGRAPHIQUES :

Né en 1921 au Brésil, Paulo Freire, issu d’une famille de la moyenne bourgeoisie est d’abord un homme d’étude et de culture. Droit, philosophie, sciences du langage, autant de domaines qui éveillent sa curiosité et l’amènent à s’intéresser à l’existentialisme et à un marxisme « humaniste ». Homme d’action aussi, car dès les années 60 il s’investit dans le vaste mouvement d’éducation populaire qui traverse son pays et fonde le Mouvement de Culture Populaire (MCP), l’un des plus actifs et des plus innovants. En 1962, lors de la première expérimentation de la « méthode Freire », on retrouve déjà les deux constantes de cette oeuvre : engagement concret sur le terrain et recul théorique pour analyser ces pratiques (au sein de l’université de Recife). Les campagnes d’alphabétisation s’enchaînent avec succès, au point que Freire est appelé à coordonner le Programme national d’alphabétisation (1963-64) sur les bases de sa méthode. Cet investissement lui vaut la prison au moment du coup d’État militaire de 1964, puis l’exil au Chili. Il y perfectionne encore sa pédagogie auprès des paysans chiliens, le gouvernement en fait sa méthode « officielle ». C’est à l’issue de cette expérience « de masse » qu’il rédige Pédagogie des opprimés. Freire s’installe aux États-Unis et anime différents instituts en Europe. Nombre de mouvements sociaux s’intéressent alors à sa pédagogie, séduits par le refus de séparer action pédagogique et action révolutionnaire. Ses idées allument alors des foyers d’éducation populaire aussi bien dans les pays « développés » que dans le Tiers-Monde (Mozambique,Angola, Nicaragua…).

En 89, il peut enfin retourner dans son pays natal. Fondateur du Parti des Travailleurs, il devient Secrétaire de l’éducation de la ville de Sao Paulo gérée par ce parti. Il s’éteint en 97.

Concernant son ouvrage la pédagogie des opprimés et contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, le livre, selon l’aveu même de l’auteur, s’adresse exclusivement aux militants révolutionnaires « éclairés », aux éducateurs chevronnés, familiarisés avec les concepts philosophiques,,le langage militant ou la rhétorique universitaire.

Freire n’est pas homme de salon mais bien homme d’action et de pratiques : « ce que nous avançons dans cet essai n’est pas le fruit de rêves intellectuels, et ne provient pas non plus de simples lectures, même si celles cinous ont beaucoup servis. Nos affirmations sont toujours ancrées […] sur des situations concrètes. Elles expriment des réactions de prolétaires, ruraux ou urbains, et de gens des classe moyenne que nous avons observés, directement ou indirectement, au cours de notre travail pédagogique. »

Mais alors pourquoi vouloir ressortir Freire de sa bibliothèque et le mettre en lien avec l’action communautaire ? D’abord parce qu’il établit, à la suite de bien d’autres (Ferrer, Freinet…) son projet pédagogique dans une perspective révolutionnaire. Parce qu’il rappelle surtout que projet éducatif et projet social sont indissociables l’un de l’autre.

Pour Freire, révolution et éducation doivent être abordés dans la même perspective, avec les mêmes exigences, les mêmes convictions et la même démarche… une démarche pédagogique qui s’applique aussi bien à « l’éducateur » qu’au militant s’engageant dans le combat social (Freire parle « du caractère essentiellement pédagogique de la révolution »). Comprendre cette « pédagogie des opprimés » c’est comprendre qu’elle est avant tout une pratique politique : « La pédagogie des opprimés […] est la pédagogie des hommes engagés dans la lutte pour leur libération ».

Pédagogie de l’opprimé

Cette « pédagogie des opprimés » n’est pas une pédagogie « pour les opprimés », ce n’est pas une recette pour partir à la conquête du peuple, l’éduquer selon un programme préétabli en suivant une méthodologie figée… C’est à la fois, dans le même mouvement, une démarche de conscientisation des opprimés et une éducation révolutionnaire et émancipatrice où l’éducateur apprend autant de ses élèves qu’il leur apporte, où le chemin vers la connaissance se fait ensemble dans l’expérience de la rencontre entre deux consciences et le monde. Une éducation où les opprimés deviennent pédagogues pour eux-mêmes autant que pour ceux qui les « enseignent ». Une pédagogie enfin « qui fait de l’oppression et de ses causes un objet de réflexion des opprimés d’où résultera nécessairement leur engagement dans une lutte pour leur libération, à travers laquelle cette pédagogie s’exercera et se renouvellera. » Un projet qui rompt totalement avec tout ce qui s’est fait jusque là, c’est à dire ce que Freire appelle la conception « bancaire » de l’éducation. Il n’y a plus celui qui sait et celui qui ignore : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde »…

Opprimés et oppresseurs

Qu’est-ce que « l’opprimé » ? Cette question est le point de départ de l’analyse de Freire. Dans l’esprit de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, cette première partie replace l’enjeu pédagogique dans sa dimension philosophique : tout acte éducatif véritable doit avoir pour objectif, bien plus que le savoir, la réalisation pleine et complète de l’humain en chacun de nous. Ni le dominé ni le dominant ne se réalisent pleinement. L’oppresseur qui, par définition, n’est pas celui qui peut libérer « l’Homme », ne peut s’émanciper véritablement tant que subsiste la domination. Cette domination qu’il est objectivement incapable de dépasser puisque c’est elle qui lui assure sa survie en tant qu’oppresseur. L’opprimé, parce que nié dans son humanité, est porteur d’un potentiel libérateur : « Voilà la grande tâche humaniste et historique des opprimés: se libérer eux-mêmes et libérer leurs oppresseurs. »

« Ceux qui oppriment, exploitent et exercent la violence ne peuvent trouver dans l’exercice de leur pouvoir la force de libérer les opprimés et de se libérer eux-mêmes. Seul le pouvoir qui naît de la faiblesse sera suffisamment fort pour libérer les deux. » Mais pour mener à terme cette libération le dominé doit comprendre qu’il abrite aussi en lui l’oppresseur (à qui il rêve de ressembler et qui lui semble le modèle ultime de l’humanisation) et que la peur de la liberté l’habite. Le rôle d’une éducation véritable est de dépasser cette peur, de faire prendre conscience à l’opprimé de sa dualité pour qu’il se sépare de la partie de l’oppresseur qui est en lui. Pourquoi ce long détour philosophique ? Pour comprendre que la pédagogie, pour Freire, doit choisir son camp, celui des opprimés et non celui des oppresseurs, car c’est sa seule façon d’être une éducation véritable et de se réaliser pleinement : « Notre but, dans cet ouvrage, est seulement de présenter quelques aspects de ce que nous appelons la pédagogie des opprimés : celle qui doit être élaborée avec les opprimés et non pour eux, qu’il s’agisse d’hommes ou de peuples, dans leur lutte continuelle pour recouvrer leur humanité ». À la lecture de ces pages, on ressent tout le poids et toute l’influence du colonialisme sur un projet pédagogique issu du Tiers-Monde. Détour philosophique nécessaire aussi pour comprendre que la situation d’oppression est une situation historique, donc dépassable, à condition d’analyser sa nature d’opprimé. Pour changer le monde, il faut d’abord le comprendre. Ainsi, pédagogie et révolution ne peuvent se dissocier…

Reste à définir ce qu’est cette pédagogie.

Pour cela, Freire oppose la pédagogie des opprimés à la conception bancaire de l’éducation où ,l’enseignant déverse un « dépôt » dans l’esprit de ses élèves. Il y a celui qui possède le savoir et ceux qui en sont dépourvus. Au terme de leur apprentissage ils devront à leur tour le restituer tel quel. L’éducateur n’entre donc jamais en communication avec ceux à qui il enseigne, il se contente de leur livrer un savoir suivant un programme préétabli à l’avance. Freire analyse longuement les méthodes, qui sont en même temps les valeurs de cette éducation « bancaire » : la conquête (des corps, des esprits, de la culture…), la division (par la sélection), la manipulation et l’invasion culturelle (qui s’autorise par l’idée que le peuple n’a pas et ne peut avoir de culture). Tant qu’il reste dans cette posture, l’éducateur, même sincère, perpétue l’oppression. Au mieux, parviendra-t-il à transformer une minorité d’opprimés en oppresseurs. Aux antipodes de cette éducation le projet de Freire, l’éducation « dialogique » qui repose sur l’échange et le dialogue entre éducateur et éduqué, tend à abolir ces distinctions pour faire de l’éducateur un élève et de l’élève un éducateur. « Quand ils découvrent en eux le désir de se libérer, ils perçoivent que ce désir ne peut devenir réalité que s’il est partagé avec d’autres ». Coopération, union, organisation et synthèse culturelle seront donc les valeurs avancées. « La liberté est une conquête, non une donation, et elle exige un effort permanent. » La démarche pédagogique devra donc suivre la voie de cette éducation dialogique.

Que retenir finalement quelques quarante années plus tard de cette « pédagogie des opprimés » ?

D’abord et avant tout l’idée fondamentale que la pédagogie s’inscrit dans le contexte des luttes sociales, de la lutte entre opprimés et oppresseurs. Des dictatures sud-américaines, qui servent de cadre à cette pensée, aux sociétés occidentales du XXI ème siècle, l’enjeu politique reste un élément fondamental. Pour s’en convaincre il n’est qu’à observer la récupération de certaines pratiques pédagogiques orphelines des projets politiques révolutionnaires qui les ont fait naître. Freire invite le pédagogue à prendre parti, non comme un supplément d’âme à sa mission éducative, mais comme le fondement de son action. Il y a tout juste un siècle, les premiers instituteurs syndicalistes lançaient cet appel : « Par leurs origines, par la simplicité de leur vie, les instituteurs appartiennent au peuple. Ils lui appartiennent aussi parce que c’est aux fils du peuple qu’ils sont chargés d’enseigner. Nous instruisons les enfants du peuple, le jour. Quoi de plus naturel que nous songions à nous retrouver avec des hommes du peuple, le soir ? C’est au milieu des syndicats ouvriers que nous prendrons connaissance des besoins intellectuels et moraux du peuple. C’est à leur contact et avec leur collaboration que nous établirons nos programmes et nos méthodes. » (Manifeste des instituteurs syndicalistes, 30 novembre 1905).

Ironie de l’histoire, le concept d’éducation « bancaire » développé par Freire sonne aujourd’hui étrangement à nos oreilles à l’heure de la libéralisation et de la marchandisation de l’école. Filiation qu’il ne faudrait pas écarter d’un geste trop rapide lorsque l’on sait que c’est sous le gouvernement de Pinochet, dans un Chili ressemblant à bien des égards aux dictatures que connut Freire, que furent établis pour la première fois et à grande échelle des programmes radicaux de privatisation de l’enseignement.

L’intérêt de cet article est avant tout pour nous, de voir en quoi Freire à travers son ouvrage avant-gardiste, égraine certains principes, pouvant en quelque sorte constituer les prémisses idéologiques d’un terreau fertile pour la démarche communautaire.

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